Si vous croisez en Méditerranée pour la première fois après des années passées sur l'Atlantique, le premier choc n'est pas la couleur de l'eau ni le prix du café à terre. C'est l'amarrage. Au lieu de pontons avec des catways de chaque côté, vous reculez dans un emplacement à peine plus large que votre bau, vous mouillez une ancre ou vous attrapez une pendille glissante sur le quai, et vous espérez que le voisin ne viendra pas taper vos hauts pendant que vous frappez vos amarres. L'amarrage à la méditerranéenne est un vrai savoir-faire, et comme toute compétence, il récompense la préparation, une répartition claire des rôles à bord, et une pratique honnête par temps calme avant d'en avoir besoin sous mistral.
Voici un guide pratique des trois variantes que vous rencontrerez : cul-à-quai sur votre propre ancre, proue à quai, et cul-à-quai sur pendille. Aucune n'est difficile une fois que vous avez compris ce que fait le bateau. Toutes punissent l'improvisation.
Pourquoi les ports méditerranéens amarrent cul-à-quai
Les marinas méditerranéennes étaient, historiquement, des ports emmuraillés reconvertis pour la plaisance. L'espace était compté, le marnage négligeable, et la façon la moins coûteuse de caser plus de coques le long d'une longueur de quai donnée était l'amarrage perpendiculaire. Cette géométrie est encore ce que vous trouvez aujourd'hui, des petits villages corses aux quais lustrés des super-yachts à Monaco ou Porto Cervo. Si vous êtes curieux de la variété de ce que vous rencontrerez, ce tour d'horizon des marinas méditerranéennes donne une image assez juste de la différence qu'il peut y avoir entre deux ports d'un même pays.
Les conséquences pour vous, en tant que skipper, sont réelles :
- Pas de catway. Votre seule protection latérale, ce sont vos défenses et la discipline de vos voisins.
- Les amarres avant et arrière ne font pas le même travail que sur une place à ponton. Une extrémité vous tient au quai, l'autre vous en écarte.
- Le vent de travers pendant l'approche est de loin la principale cause de manœuvres ratées, plus que le niveau de manœuvre du skipper.
- La largeur de place est souvent annoncée généreusement. Sur le papier, vous avez 4,20 m, en pratique les défenses du voisin en mangent 40 cm de chaque côté.
L'amarrage en Med coûte aussi plus cher que la plupart des équivalents atlantiques, et la structure tarifaire n'est pas toujours transparente. Les différences valent la peine d'être étudiées si vous préparez une saison là-bas, et cette comparaison des ports méditerranéens et atlantiques couvre ce que vous payez réellement.
Cul-à-quai sur votre propre ancre
C'est la variante classique et, dans beaucoup de petits ports, la seule option. Vous passez devant votre place au moteur, vous mouillez l'ancre au vent ou dans le courant amont de la place, et vous reculez en filant de la chaîne jusqu'à ce que votre tableau arrière touche le quai. Deux équipiers, idéalement trois : un à la barre, un au guindeau, un à l'arrière avec les amarres.
L'approche. Alignez-vous dans l'axe de la place à trois longueurs de bateau au moins. Notez d'où vient le vent. S'il souffle du quai, la manœuvre est plus facile mais il vous faut plus de chaîne pour tenir l'étrave face au vent. S'il pousse vers le quai, l'ancre travaille sérieusement et il vous faut un rapport de quatre à cinq fois la hauteur d'eau, parfois davantage.
Le mouillage de l'ancre. La distance entre le point de mouillage et le quai compte. Trop près, vous serez à court de chaîne avant d'atteindre le mur, puis vous partirez en travers pendant que vous essayez de récupérer. Trop loin, vous croisez la chaîne d'un voisin. Une bonne règle sur la plupart des quais méditerranéens : mouillez à trois ou quatre longueurs de bateau du mur, par 3 à 6 m de fond. Regardez la chaîne descendre proprement. Ne la laissez pas s'entasser.
La marche arrière. Reculez en ligne droite, en filant la chaîne un peu moins vite que le bateau ne recule. Un voilier moderne à sail-drive ou à ligne d'arbre aura de la couple d'hélice qui tire à bâbord ou tribord en marche arrière. Corrigez avec de brefs coups en avant et un coup de barre rapide, pas en luttant contre le volant en permanence. L'ancre n'est pas encore crochée, ne vous appuyez pas dessus.
L'amarrage. Quand la poupe est assez près pour que l'équipier puisse descendre à terre (jamais sauter), passez une amarre arrière, puis l'autre, croisées si la place est large. Reprenez la chaîne à l'étrave pour éloigner le bateau du mur. L'image finale : étrave vers le large, tenue par la chaîne, poupe retenue au quai par deux amarres également tendues, bateau centré dans la place.
L'ancre elle-même doit être bien crochée, pas seulement mouillée. On est plus proche d'un mouillage forain que la plupart des skippers ne l'admettent, et les mêmes principes de longueur de câblot, de nature du fond et de test à l'inverse s'appliquent. Si votre technique de mouillage est rouillée, une piqûre de rappel sur le mouillage en sécurité est du temps bien investi avant votre première saison en Med.
Proue à quai : quand et pourquoi
La proue à quai, c'est la même manœuvre à l'envers : vous mouillez une ancre arrière, vous avancez au moteur dans la place, et vous amarrez l'étrave au quai. C'est moins courant, mais il y a trois bonnes raisons de la choisir.
- Intimité et protection du cockpit. Votre cockpit reste à distance de la passeggiata. Dans les ports touristiques animés, cela compte plus qu'on ne le croit.
- Vent et houle. Si l'entrée du port canalise la houle dans votre place, la prendre par l'étrave est plus sûr pour le bateau et bien plus confortable pour l'équipage.
- Difficulté d'embarquement. Un bateau à moteur avec un franc-bord élevé et une plateforme d'étrave basse peut être plus facile à embarquer par l'avant que par un tableau arrière qui domine largement le quai.
Les inconvénients sont bien réels. Il vous faut un dispositif d'ancre arrière en qui vous avez confiance : soit un davier et un guindeau arrière dédiés, soit une ancre déployée manuellement avec le câblot prêt à filer. La plupart des bateaux de croisière n'ont pas cela. Si vous improvisez en descendant l'ancre principale à la main depuis le tableau, vous cherchez l'hélice engagée à la moindre saute de vent.
L'autre difficulté, c'est la manœuvre. Reculer droit sur deux longueurs de bateau est une compétence que beaucoup de skippers possèdent. Avancer au moteur dans une place étroite par vent de travers, à faible vitesse, sans se faire déventer l'étrave, est un problème différent. Dans le doute, le cul-à-quai reste presque toujours le choix le plus sûr.
Les pendilles : la solution fournie par la marina
Dans les marinas organisées, principalement en Croatie, en Grèce, en Italie et sur une partie de la Côte d'Azur, la marina met à disposition une ligne de mouillage fixe pour chaque place. La chaîne part d'un corps-mort ou d'un bloc lourd sur le fond, jusqu'à une aussière fine (le bosco ou la pendille) frappée sur le quai. Vous ne touchez jamais votre propre ancre.
La séquence :
- Un marinero vient à votre rencontre en semi-rigide ou sur le quai, et vous guide dans la place.
- Vous reculez sous ses instructions. Il passe la pendille ou vous la désigne : c'est en général un bout de polypropylène pas très propre frappé sur le mur.
- Votre équipier d'étrave remonte la pendille le long du pont, main sur main, en tirant la grosse aussière de mouillage en dessous.
- L'aussière est frappée sur le taquet d'étrave avec beaucoup de tours. Elle doit sembler aussi solide qu'une chaîne d'ancre, pas comme une simple amarre.
- Les amarres arrière sont ensuite passées et tendues normalement.
Les pendilles sont plus faciles à utiliser que de mouiller sa propre ancre, mais elles cachent leurs propres pièges. La pendille est souvent crasseuse : les gants sauvent vos mains et votre génois. La grosse aussière peut être garnie de bernacles et coupante : gardez-la loin du gelcoat et faites-la passer proprement dans un chaumard d'étrave. Et le corps-mort n'est pas le vôtre. Dans certaines marinas, il est contrôlé chaque année. Dans d'autres, personne ne l'a regardé depuis qu'il a été posé en 1998. Renseignez-vous avant de vous y fier par gros temps.
Se placer là où les pendilles existent est l'une des raisons pour lesquelles les skippers paient une prime dans les marinas organisées. Si votre budget est serré, cet article sur les économies de place de port mérite une lecture, et le guide pour trouver une place rapidement couvre quoi faire quand la capitainerie annonce complet.
Erreurs fréquentes et comment s'en sortir
La plupart des désastres d'amarrage en Med viennent d'un petit nombre d'erreurs récurrentes. Apprenez-les par cœur.
Chaînes d'ancre croisées. Votre voisin est arrivé après vous et a mouillé son ancre par-dessus la vôtre. En voulant partir, vous relevez sa chaîne avec la vôtre. La solution : avancez lentement au moteur pendant qu'un équipier à l'étrave utilise une gaffe pour dégager la chaîne parasite de votre patte d'ancre, puis la laisse retomber. Faites-le avant d'avoir de la vraie tension sur votre propre chaîne.
Pas assez de longueur de chaîne. Le vent se lève dans la nuit, l'ancre dérape d'un mètre, et vous embrassez le quai. La solution est préventive : filez plus de chaîne que vous ne le pensez nécessaire, et vérifiez le crochage en poussant en marche arrière avant de considérer que le bateau est amarré.
Vent de travers pendant l'approche. L'étrave part au lof, la poupe rate la place, et vous vous retrouvez en travers de deux voisins. La solution : renoncer tôt. Écartez-vous au moteur, faites un tour, revenez avec un plan pour le vent. Il n'y a aucun honneur à forcer une manœuvre qui a déjà tourné court.
Amarres arrière trop courtes ou trop tendues. Une fixation rigide au quai sans jeu va rager dans la houle ou arracher un taquet dans un grain. Utilisez des amarres assez longues pour revenir à bord, afin de pouvoir les régler depuis le pont. Ajoutez un amortisseur s'il y a du ressac.
Ignorer les voisins. Le bateau à côté du vôtre a une idée précise de la manière dont ses amarres passent, où se placent ses défenses, comment sa passerelle se déploie. Regardez tout cela avant de vous engager dans votre place. Une conversation polie à l'arrivée vaut une heure de démêlage plus tard.
L'amarrage à la méditerranéenne fait partie de ces savoir-faire qui semblent impossibles vu du quai et évidents vu de la barre, une fois qu'on l'a fait cinquante fois. C'est dans cet écart entre les deux états que la plupart des gelcoats souffrent. S'entraîner dans un port tranquille, en plein jour, sans vent, est l'assurance la moins chère que vous prendrez jamais. Et tenir un journal propre de la façon dont chaque place s'est comportée, la longueur de chaîne qui a bien fonctionné, la direction réelle du vent à 3 h du matin, c'est le genre de mémoire qu'un cerveau embarqué retient mieux qu'un humain. Que changeriez-vous à votre dernier cul-à-quai si vous pouviez le rejouer une semaine plus tard depuis la vue du barreur ?
